mercredi 20 septembre 2017

Exposition Hervé Fischer et l'art sociologique, Centre Pompidou, 2017 (revue +-0)


Hervé Fischer: « mon exposition au MNAM, Centre Pompidou, 15 juin-11 septembre 2017, m’impose une relecture inattendue de mon œuvre. »

Étrange expérience existentielle que de sortir du bois (je vis au Québec, dans les Laurentides) et de me retrouver sous les phares de l’actualité parisienne. Étrange expérience que de voir ma démarche d’art sociologique, autant dire ma vie, mes émotions, mes méditations, exposées aux yeux de tous dans l’une des plus importantes institutions d’art contemporain au monde. Mais ce fut aussi, en soi, une expérience pleinement sociologique. Elle m’a fait prendre conscience de la distance psychique que j’ai parcourue depuis mon émigration au Québec au début des années 1980.


                                    
                                       Tweet art, tweet philosophie, 2011


Quel n’a pas été mon étonnement, pour moi qui suis né à Paris en 1941 sous l’occupation nazie, qui ai vécu une enfance mortifère et névrosée à l’os, et qui en ai gardé une mémoire profondément traumatisée, d’entendre tant de commentaires unanimes sur la “joie de vivre” qui rayonnerait de toutes parts dans mon oeuvre. Cette posture étonne manifestement les intellectuels parisiens qui mesurent leur intelligence pénétrante à la toise de leur brillant pessimisme. J’ai donc redécouvert à Paris, dans le méli-mélo des ambitions, des discordes, des luttes mortelles d’ego, des stratégies médiatiques tordues, des soupçons et des hypocrisies, dans les chicanes intellectuelles et les dérives psychiques théâtralisées tous les délices empoisonnés de la culture européenne. Un monde qui m’est devenu étranger, au point de m’y sentir désadapté. On y goûte comme à une boisson épicée, mais le plaisir ne dure pas.
Je m’y suis retrouvé comme un « bon sauvage » débarqué en ville, dont la quasi naïveté étonne, mais crée aussi, conséquemment, des amitiés solides dont je m’honore. J’avais pourtant le sentiment que mon art expose clairement la critique parfois grinçante et l’ironie de l’art sociologique que m’inspire notre époque. Mais j’ai appris qu’on y trouve avant tout en Europe une expression de bonheur dont je n’avais pas conscience. Cette nouvelle scène sociologique parisienne m’a donc imposé une relecture de mon travail à laquelle je réfléchis actuellement. Un artiste, un génie, ne devrait-il pas plutôt être un monstre comme Michel-Ange, Picasso, un malheureux comme Van Gogh, Soutine, etc. ? Suis-je un artiste naïf ? Un douanier Rousseau de l’art sociologique et du monde numérique qui me fascine ? Un philosophe trop apaisé pour demeurer créatif ? Ma vérité est-elle dans le Vieux ou dans le Nouveau monde ? Voilà un questionnement qui pourrait me pousser plus loin dans mes retranchements.





                                  Autoportrait, peinture acrylique sur toile, 50x40 cm, 2000

J’ai observé que ma “convivialité” surprenait manifestement ceux qui font quotidiennement leurs choux gras de la chicane et de l’agressivité si ordinaires en France, qui en font une stratégie agressive de réussite et trouvent un plaisir évident à célébrer une méchante humeur quotidienne.




                                        La danse, acrylique sur toile, 121x180 cm, 2000

Mais j’ai eu personnellement bien des raisons d’apprécier l’accueil que m’a réservé le Centre Pompidou, et d’y trouver de nouvelles raisons philosophiques de ne pas ronchonner. Ainsi, ce fut une incroyable expérience que de constater l’omnipotente attraction créée par la peinture sur le pavé du parvis du centre Pompidou de mon panneau de douane culturelle que je mets  à l’entrée de toutes mes expositions depuis 1971, reproduit cette fois à grande échelle (12 mètres). J’ai pu observer comment les visiteurs s’appropriaient cette peinture comme un lieu de rendez-vous, par des danses, mimes, des exercices de yoga, des vidéos, multipliant les photos selon tous les angles et les éclairages sur les réseaux sociaux, Instagram, Facebook, Twitter, etc.  comme si c’était la Tour Eiffel. Une diffusion virale. Et ce succès a conduit la direction du Centre Pompidou à maintenir cette peinture extérieure au-delà de la date de clôture de mon exposition le 11 septembre dernier.












                                           Une oeuvre de Marion Rivolier

La fréquentation quotidienne exceptionnelle de mon exposition (189 500 visiteurs, dixit l’institution) a dépassé tout autant mes attentes; de même que la réponse sur twitter à ma question “Quelle société voulons-nous?” dans ma salle TweetArtOnAir, sous le signe de l’urgence de la pensée.


J’avais d’ailleurs déclaré Poitiers Ville du Tweet Art et le Centre Mendès-France de Poitiers avait installé un Tweet Lab avec l’École européenne supérieure de l’image, qui a sensiblement contribué à ce succès.



La première salle était consacrée à la déchirure des œuvres d’art et à l’hygiène de l’art.





La déchirure des œuvres d’art, Hervé Fischer avec Jean-Paul Ameline, qui a sauvé cette œuvre en la déposant au Centre Pompidou au début des années 1980, au moment où j’ai émigré.


Puis à mes expériences d’art sociologique in situ, à Perpignan, Sao-Paolo, Amsterdam, Winnekendonk, Mexico, etc. , à un entretien très développé avec Sophie Duplaix, extraordinaire commissaire de mon exposition, conservatrice en chef des collections d’art contemporain du musée, à deux installations de performances – la Pharmacie Fischer et Le Bureau d’identité imaginaire -, ainsi qu’à l’École sociologique interrogative que j’avais installée dans le sous-sol de ma maison boulevard de Charonne à Paris dans les années 1970 et animé avec le Collectif d’art sociologique.

                                    Installation du Bureau d’identité imaginaire



Enquête sur trois quartiers de Perpignan (La Réal, Saint-Jacques et le Moulin-à-vent, 1976.



Signalisations imaginaires à Sao Paolo en temps de dictature (Biennale de Sao Paolo, 1981).




                 Photos des activités de l’École sociologique interrogative dans les années 1970.

La deuxième salle était consacrée à mon retour à la peinture à partir de 1999 : Le choc du numérique, la Nouvelle nature économique et financière, le Market Art, le nouveau paysagisme, les étapes de la gestation de l’imaginaire (mythanalyse) et le Fauvisme digital.

Le Choc du numérique : j’explore le structures et les icônes du monde numérique dans lequel nous sommes désormais immergés, qui révolutionne toutes nos activités humaines, notre vie quotidienne, notre imaginaire. Je montre les codes binaire, biologique à quatre lettres de l’ADN. Les codes-barres outils de gestion et de contrôle, les lignes brisées des variations des bourses financières -une nouvelle matrice mentale qui a remplacé la croix et l'angle droit, les paysages numériques de nos espoirs et de nos crises sociales.






La Nouvelle Montagne Sainte-Victoire (le monde n’est plus géométrique, cubiste, mais quantitatif et sa nouvelle matrice est la ligne brisée de variations quantitatives). La pensée linéaire fait place à la pensée en arabesque.
La Nature n’est plus celle de l’animisme, de la Bible, des mythes grecs, du romantisme, de l’exploitation industrielle : elle est devenue planétaire, numérique et politique. C’est ce que je tente d’explorer dans un nouveau paysagisme :


Paysage planétaire, acrylique sur toile, 122x183 cm, 2010

Au-delà de la sociologie classique, ce sont nos imaginaires collectifs qui déterminent nos valeurs, nos structures sociales, le sens de nos vies. C’est à cette exploration que je consacre la mythanalyse, le repérage et le déchiffrage de nos mythes actuels. Encore faut-il en expliquer la genèse biologique et sociale, depuis le stade fœtal jusqu’au stade adulte du papillon qui rejoint le iCloud. Une série de tableaux est consacrée aux stades biologiques successifs de développement de nos facultés fabulatoires.
              Mythanalyse : Le stade de la tortue sur le dos, acrylique sur toile, 91x122 cm, 2014

La Nature a beaucoup changé, notre sensibilité aux couleurs aussi, du fait de la publicité, de la signalisation urbaine, du consumérisme et des fausses couleurs de nos écrans d’ordinateurs. Nous sursaturons la gamme réduite des couleurs, nous en mangeons. Nous choisissons les crèmes glacées selon leur couleur-goût. Le fauvisme n’est plus une révolte anarchiste, mais une euphorisation de l’artifice urbain de nos vies.



         Fauvisme digital : Le marchand de glaces, acrylique sur toile, 122x183 cm, 2012

Depuis cette exposition, je suis retourné dans mon bois québécois, qui me calme. J’y retrouve ma croyance spinoziste profonde : Deus sive Nature. La Nature, c’est Tout, le même air que respirent les arbres, mes chats et moi-même. Et donc ma fascination critique aussi pour l’artifice aussi du monde numérique que nous créons actuellement, pour le meilleur et pour le pire. Mais je crois que l’éthique est devenue beaucoup plus importante que la technologie et que l’esthétique pour l’avenir de l’humanité, même s’il est beaucoup plus difficile de croire en l’Homme qu’en Dieu. Dans notre ère postmoderne, il n’y a plus de vérité absolue, sauf dans l’exigence d’une éthique planétaire.




Scan : Si nous ne croyons pas en l’Homme, il n’y a pas de solution, acrylique sur toile, 92x92 cm, 2015
Le Progrès éthique sera beaucoup plus déterminant pour notre avenir que le progrès technologique. Mais il est certes beaucoup plus incertain. L’existence du Progrès humain n’est pas plus démontrable que celle de Dieu. On y croit ou on n’y croit pas. Ce sont deux mythes, l’un porteur d’espoir et l'autre toxique. Nous n’avons pas d’autre choix que de croire au Progrès, si nous voulons donner un sens à l’aventure humaine. Comme Sisyphe, j’y crois. C’est Sisyphe qui inspire mon travail. Sisyphe pet être un homme heureux, disait Albert Camus.


                       Sisyphe et la Tour de Babel, acrylique sur toile, 178x178 cm, 2010.
Nous voilà fin septembre. Ici, c’est l’été indien, qui a été magnifique, mais peut-être trop précoce. J’ai coupé, fendu et rentré mon bois de foyer, remonté la chaloupe sur la rive, accroché le canoë, commencé à préparer le chalet pour l’hiver, avant de repartir à Paris pour le stockage de mes œuvres dans mon entrepôt de Clichy. Il ne me restera plus, à mon retour fin octobre que de rentrer la table et les chaises dans le cabanon et ramasser les feuilles mortes. La neige pourra revenir. La belle neige, d’un blanc pur, acrylique, qui recouvre tout.  Blanche comme le papier sur lequel j'écris, blanche comme la lumière de fond de mes peintures, pour moi symbolique de ma quête d’élucidation.
Hervé Fischer

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